Images Pensives

« Une image n’est pas censée penser. Elle est censée être seulement objet de pensée. Une image pensive, c’est alors une image qui recèle de la pensée non pensée, une pensée qui n’est pas assignable à l’intention de celui qui la produit et qui fait effet sur celui qui la voit sans qu’il la lie à un objet déterminé »
(Rancière, Le spectateur émancipé).

 

Chaque mois, un membre d’ATRIA vous présente une photo de son terrain ou de sa recherche. Une petite lucarne sur les travaux des jeunes américanistes toulousains.

 

Marine Bobin

Images pensives MarineTuba City, Arizona, Nation Navajo,  Octobre 2014

En février 2013, est inaugurée la nouvelle prison de Tuba City, ville du sud-ouest de la Réserve Navajo. C’est la première d’un vaste plan de construction de prisons tribales. Jusqu’ici c’était un mobil-home avec des barreaux aux fenêtres qui faisait office de lieu de détention avec une capacité maximale de 22 détenus. Aujourd’hui la nouvelle prison peut en enfermer plus d’une centaine. Ce bâtiment, semblable à tant d’autres prisons de cette catégorie aux Etats-Unis, trône fièrement sur l’avenue principale, seul bâtiment neuf de la ville. Les détenus, tous amérindiens, ont été autorisé à construire une sweat lodge, hutte de sudation nécessaire à la purification du corps et de l’esprit dans certaines cérémonies. Au fond de la cours de promenade, sa structure est là, depuis plusieurs mois maintenant. Elle n’a jamais été utilisée, aucun budget n’est encore prévu pour l’achat du bois.

Marine Bobin

Dorothée Delacroix

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Le 28 juillet est le jour de la fête nationale au Pérou. Sur cette photo, Trinidad Deza, son fils Jans et son petit-fils Andree, se tiennent debout face au poste de télévision situé hors-champ. Un programme diffuse en direct la cérémonie de levée de drapeau dans la capitale, alors que l’hymne national est entonné. Spontanément, la famille Deza s’est levée et s’est mise à chanter. En arrière-plan, l’épouse de Jans, les accompagne la main sur le cœur.. Trinidad a ôté son chapeau. Nous sommes dans les Andes rurales du pays, en Apurímac, dans la communauté paysanne de Toraya qui a été violemment touchée par la récente guerre civile. Au sein de ce foyer, le mari et la fille aînée ont péri dans un attentat perpétré en 1991. Alors que les stéréotypes sont nombreux à l’égard des populations andines et qu’elles sont fréquemment reléguées à un particularisme culturel essentialisant et dépolitisant, la situation photographiée montre un sentiment d’appartenance à la Nation et une volonté d’être reconnu comme un citoyen ordinaire.

 Dorothée Delacroix

Alfonsina Faya Robles

Alfonsina

La petite dort au calme, dans le lit de ses parents, dans une maisonnette en tôle, dans un des quartiers les plus violents de Recife. Recife, une des villes les plus violentes au monde. Comment vivre dans la violence quand elle est devenue courante ? Lorsqu’ elle fait partie de la sociabilité dans les  quartiers. Lorsqu’elle est racontée, romancée, rendue épique…Elle n’a pas pourtant été banalisée, dépersonnalisée, surtout quand elle est exercée par l’Etat. « Nous sommes jeunes, noirs, issus de la favela et nous voulons vivre ! »- crient les panneaux faits par les enfants des quartiers dans une manifestation contre la violence policière en 2013. Il s’y joue une biopolitique à la brésilienne laquelle se décline autant dans une agenda de politiques publiques pour réduire la mortalité infantile que dans une thanatopolitique sociale et raciale, qui fait mourir … des enfants. Chaque jour le Brésil tue 84 jeunes, noirs et pauvres. Et dans cet enfer, les enfants sont enfants. Ils jouent, rigolent, gazouillent et font la sieste dans la fraicheur des chambres ombragées.

Alfonsina Faya Robles

Clara Duterme

clara dutermeNebaj – région Ixil – novembre 2016.

La photo a été prise dans le patio des bureaux du Ministère public. Les cartons empilés contiennent des restes humains. Le conflit armé (1960-1996) a fait des centaines de milliers de victimes au Guatemala, principalement parmi les populations indigènes. Beaucoup ont été enterrés dans des fosses communes. Elles sont encore en cours d’exhumation. L’anthropologue légiste (à gauche) va accompagner les restes depuis le moment de l’excavation jusqu’à leur ré-enterrement. La transition qui s’opère ce jour-là fait passer les restes du statut de preuves judiciaires à celui de « défunts » à enterrer. Les familles des victimes (à droites) repartirons accompagnées de l’anthropologue, avec le cartons et un cercueil vide, dans lequel les restes seront disposés pour une veillée funèbre. Le processus d’exhumation qui a débuté il y a un peu moins de 30 ans au Guatemala a constitué un espace dynamique dans lequel sont (ré)inventés les gestes rituels et techniques qui entourent les défunts.

Clara Duterme

Élodie Lebeau

Wiki_MSSA_-_Fachada_MSSA_02Museo de la Solidaridad Salvador Allende, (Chili, 2014)

Avenida República 475, Santiago, Región Metropolitana, Chili, 2014. Cette riche demeure, connue sous le nom de Palais Heiremans a été construite en 1925 par Amadeo Heiremans, un entrepreneur d’origine belge qui fit fortune dans l’acier. Dans la seconde moitié du XXe siècle, après avoir accueilli successivement l’Ambassade d’Espagne et le Département des Études des Humanités de l’Université du Chili, elle va être réquisitionnée en 1978 par le bureau d’opérations du Centre National d’Intelligence (CNI) – les services de renseignement de la dictature chilienne – qui y installe un système d’espionnage téléphonique. Depuis 2004, elle héberge les œuvres de la collection du Musée de la Solidarité Salvador Allende, qui ont été offertes par des artistes du monde entier (Alexander Calder, Joan Miró, Ernest Pignon-Ernest,…) entre 1971 et 1991, pour témoigner de leur soutien à l’Unité Populaire puis à la résistance chilienne face à la dictature. Sa collection fait de lui le musée d’art contemporain le plus important d’Amérique latine à l’heure actuelle. Belle revanche de l’Histoire.

Élodie Lebeau

Abigail Mira

Image pensive AMNogales, Sonora, Mexique, 2008.

Pour la photographe, Berna et Cepillin impriment leur trace fugace sur le réel. Habituellement, ils jonglent avec le feu à la tombée de la nuit, devant un feu rouge. Cela leur paye l’alcool, la drogue mais aussi la nourriture… La compagne de Berna est enceinte depuis peu ; Cepillin a un enfant qu’il est privé de voir. Derrière eux, une voiture passe à grande vitesse, sur l’avenue Obregon qui traverse du sud au nord Nogales, une ville construite par et pour le passage de la frontière entre le Mexique et les États-Unis. Au dernier plan, les silhouettes floues de bâtiments qui reflètent l’histoire et l’économie de la région : d’un côté un curios, magasin d’artisanat mexicain, une pharmacie, un restaurant, dans de vieilles constructions à l’architecture typique du Southwest / Norte américains ; de l’autre un cabinet dentaire, dans un immeuble au style moderne où il y a toujours des espaces à louer.

Abigail Mira

Manuel Talamante

Manuel Talamante

Pour un historien, travailler sur le terrain et dans des archives est très important. Le mot imprimé du passé est la voix de notre présent. Trouver ton information dans les sources est la clef de ta thèse, malgré l’effort effectué.
Para un historiador, trabajar sobre el terreno y en los archivos es muy importante. La palabra impresa del pasado es la voz de nuestro presente. Encontrar tu información en las fuentes es la clave de tu Tesis, a pesar del esfuerzo realizado.

Anaïs Garcia

ImagePensiveAnaisGarcia

Ana prépare les tortillas en racontant son alphabétisation tardive au Mexique, où elle s’était exilée durant son adolescence pour fuir les violences sexuelles et les massacres des années 80 perpétrés par les groupes militaires. Après des années de travail éprouvant dans les plantations de la côte, Ana est revenue chez elle et a exigée de son père qu’il lui donne un terrain comme à ses frères. Elle participe activement à la vie politique de sa communauté, malgré les insultes de « sorcière » et de « guerillera », qui semblent l’amuser.
Ana regarde de façon bienveillante sa fille Eva, 20 ans, première femme diplômée de la communauté, qui danse avec sa petite fille Mel, née faute d’accès à une contraception adaptée et non-reconnue par son père. Eva répète à sa fille Mel qu’elle doit se sentir libre car personne n’a de droits sur son corps à part elle-même.
Eva encourage sa belle-sœur Lena a laisser sa lessive pour les rejoindre dans leur danse. Enceinte à 13 ans, le père de Lena l’a envoyé vivre dans la famille de son petit ami, le fils d’Ana. Celui-ci est alors parti clandestinement aux États-Unis et depuis, il insiste en vain auprès d’Ana pour qu’elle mette Lena à la porte avec le bébé, car il en refuse la responsabilité.
Aujourd’hui, ces trois femmes reviennent d’un atelier qu’elles ont mis en place avec d’autres femmes de la communauté pour permettre à chacune de guérir de leurs blessures, de s’organiser face aux violences et de questionner ensemble le continuum d’oppressions auquel elles se confrontent en tant que femmes indigènes rurales. Dans cette famille d’une petite communauté montagneuse maya-mam de Huehuetenango au Guatemala, marquées par leur passé, affrontant leur présent et construisant solidairement leur futur, les femmes rêvent à de nouveaux destins.

Lucie Miramont

luciem

Un moment de partage plutôt intense entre le chanteur du groupe La Nueva Invasión et un membre du public sur fond de cumbia-rock à Lima… J’ai pris cette photo à l’occasion de la soirée de concerts « La Revancha del Inka » organisée par ce groupe, en riposte à une ‘interdiction de se produire’ qu’ils ont pu subir de la part de la Municipalité de Lima dont ils font une critique ouverte. Leur discours contestataire trouve cependant des espaces où s’exprimer et peut compter sur un public fidèle, engagé et toujours plus massif.

Lucie Miramont

Ariela Epstein

 

Ariela

Rue San Salvador, entre Jackson et Eduardo Acevedo, Montevideo, 2006. Les restes d’une peinture partisane du Frente Amplio, le parti au pouvoir, sur un mur en ruine. Je prends cette photo pour ce qu’elle dit de la matérialité des écritures urbaines et de leurs supports, tout aussi éphémères dans la ville qui change. Ma photo regardait le mur, j’envisage maintenant toute la scène, pour y déceler un espace produit. Par qui ? Au gré de quelles forces et de quelles temporalités ? Les murs tombés offrent à la vue un espace ensauvagé, interstice temporaire de l’urbanisme, destiné au réaménagement. Un immeuble de deux étages le comble aujourd’hui.

Ariela Epstein

 

 Catherine Lacaze

 

Lacaze

Photo: “San José: Pasado y presente” (Costa Rica, 2013)

En avril 2013, dans le cadre du mouvement citoyen 100 en 1 día, de nombreuses activités culturelles ont été organisées à San José, capitale du Costa Rica. « Où est Morazán ? » : cette interrogation reflète l’incertitude des habitants quant à la figure qui a donné son nom à l’un des principaux parcs de la ville. En cherchant bien, il est possible d’y trouver le buste de celui qui fut président de la République Fédérale d’Amérique Centrale créée peu après l’indépendance. Né au Honduras, ce caudillo de tendance libérale a été fusillé à San José en 1842 suite à une révolte populaire. La mémoire de Francisco Morazán a été entretenue par divers milieux politiques et intellectuels d’Amérique Centrale en tant que représentant de l’union centraméricaine, étendard du positivisme, symbole de démocratie, incarnation de l’État-nation hondurien ou encore icône révolutionnaire. De nos jours, la place à accorder à ce (anti ?) héros dans les identités nationales centraméricaines continue de soulever de nombreuses questions.

Catherine Lacaze

Américo Mariani

 

mafiocracia

Cette image, représentant le passage d’un « choripan », sorte de hot-dog rustique typiquement argentin, sur fond de coupole du Congrès perdu dans la fumée du feu qui a servi à le faire griller. L’image est titrée « mafiocracia ». Le sujet ce sont ces votes que l’on achèterait avec un sac de provisions, ces « pauvres » que l’on mobiliserait contre un sandwich bon marché, une promesse facile d’un gain immédiat. Cette image a fait partie d’une exposition, organisée par l’association argentine de photo journalisme, et reproduite dans le journal Pagina/12 parmi une dizaine d’autres photographies. Il ne s’agit pas d’une représentation isolée, anecdotique. Le gouvernement représentatif a un rapport ambivalent à l’électorat: fondement de sa légitimité mais soupçonné de mal faire, mal choisir, mal penser… Une sorte de « haine de la démocratie » pour reprendre Jacques Rancière qui occulte très certainement les défauts d’une organisation du politique. Bien évidemment tout cela n’a aucun rapport avec les débats autours des récents résultats aux élections régionales françaises.

Américo Mariani

Claire Pic

 

Conceição do AraguaiaConceição do Araguaia (Estado do Pará – Brasil)

J’ai pris cette photo en juin 2010 à Conceição do Araguaia (Estado do Pará – Brasil). Les trois copines escaladaient le buste du Père Gil Vilanova, dominicain français arrivé au Brésil en 1887. Ce religieux est considéré comme le fondateur de Conceição do Araguaia : en 1897, il s’installait avec deux autres missionnaires sur cette rive du fleuve Araguaia pour mettre en place un poste d’évangélisation des amérindiens Kayapó vivant dans la région. Autour de l’église, un village s’est rapidement formé puis une ville… 123 ans plus tard, ces enfants ont dû apprendre à l’école qu’il avait fondé la ville où elles sont nées.

 Claire Pic

Nicolas Maestripieri

 

nico maestripieriCommune de San Juan de la Costa (10ème Région des Lacs – Chili / 5 décembre 2008).

Jeune plantation de pin (Pinus Radiata) face au volcan d’Osorno dans la commune de San Juan de la Costa (10ème Région des Lacs – Chili). La superficie des plantations forestières industrielles qui était de 370 000 hectares en 1973, atteint les 2,2 millions d’hectares en 2007 (64 % de pin et 28.3 % d’eucalyptus). Cette expansion a des conséquences socio-économiques remarquables, notamment la recrudescence des conflits principalement liés au foncier (allant jusqu’à la violence – expulsions, incarcérations, assassinats, incendies volontaires, etc.) avec une exacerbation de l’accaparement des terres Mapuches. Les pratiques sylvicoles intensives ont un impact négatif sur l’environnement: perte de diversité arbustive et herbacée, forte consommation en eau et acidification des sols et de l’eau, remplacement de la forêt native par des espèces exotiques (pin et eucalyptus).

Nicolas Maestripieri